02/14/17

Chacun pour soi

« In like Flynn, » dit le proverbe irlandais, en d’autres termes: c’est passé comme une lettre à la Poste. Eh bien, pas cette fois-ci. Flynn est dehors comme un chien. Et à juste titre. Il avait tellement envie d’apporter de bonnes nouvelles à ses amis du Kremlin qu’il ne pouvait pas attendre le 20 janvier pour leur promettre la fin des sanctions. Las, ce genre d’intelligence avec l’étranger laisse des traces fâcheuses pour un futur directeur de la sécurité nationale.

Qu’il ait menti ensuite ne veut probablement rien dire; comment, dans une Maison Blanche remplie de mensonges, un menteur de plus serait-il impardonnable? C’est que la ficelle était pour une fois vraiment trop grosse. Peut-être y a-t-il plus dans cette histoire qu’un simple manque de confiance. J’y vois la confirmation d’une petite théorie qui me trotte dans la tête depuis des mois sur l’équipe Tr*mp.

C’est que ce businessman qui se vante d’être aux commandes, qui demande l’obéissance totale chez ses subordonnés, s’est entouré de gens qui ne rêvent que de faire passer leur coup d’état en douce, à la faveur de l’incurie du président touiteur. Flynn mettrait bien volontiers les organismes de sécurité à la disposition des Russes. Pour Bannon, c’est le KKK. Pour Tillerson, c’est Exxon. Pour Tr*mp, à la fin, c’est la marque Tr*mp. Chacun son petit coup d’état.

« Pour qui travaillez-vous? » Voilà la question qui devrait obséder le peuple américain. Ça peut commencer par Flynn. Espérons que ça continue.

02/11/17

Correspondence

A relative sent me a sheaf of family correspondence from the early 1930s. Imagine getting a seven-page epistle beginning as follows: it’s not the same sensation, is it, as receiving an email beginning “Hey.”

I am put in mind of Ignatius O’Reilly. Readers, please revolutionize your practice henceforth.

02/8/17

L’âme soeur

Depuis quelques jours nous avons un site correspondant (pas tout à fait un site miroir– plutôt “un autre soi-même,” pour citer Aristote) hébergé par Lemonde.fr. Il sera réservé aux commentaires en langues étrangères, que vous trouverez également ici. Bienvenue sur les deux.

02/7/17

Hépatoscopie.

Il y a quelque trente ans, pendant que je faisais la queue devant Louis’s Lunch, le stand à hamburgers célèbre de New Haven, j’ai entendu deux chercheurs en langues antiques se plaindre de ce que le glyphe qui revenait le plus souvent dans la tablette qu’ils étaient en train de lire ce jour-là était “hépatoscopie.” Apparemment, les Hittites, ou c’était peut-être les Akkadiens, pratiquaient l’art de l’aruspice à tout bout de champ.

Le procédé consistait à ouvrir le corps d’un petit oiseau ou d’un animal pour étudier la conformation de l’un de ses organes. Ce soir, je me suis soudainement rendu compte que ces Hittites, au lieu d’être simplement superstitieux, étaient angoissés par l’avenir, et qu’ils l’étaient toujours en dépit du nombre de prédictions qu’ils faisaient faire. Pour eux la conscience de ce que nous appellerions des “événements au niveau d’extinction” persistait malgré tous leurs efforts.

Nous autres Modernes, nous nous occupons de notre temps, et nous n’avons plus d’aruspices. Pendant un temps nous disposions de sondages et de têtes pensantes, mais désormais nous nous débattons dans le noir. Nos dieux étant à usage privé, il est difficile de les voir à l’oeuvre dans le monde. Nous avons la capacité de faire ce que les Hittites n’auraient pas pu faire: détruire le monde, rompre son mécanisme. Aucune civilisation future ne prendra la relève de la nôtre pour déchiffrer nos disques, nos rouleaux et nos bandes sonores, pour se pencher sur l’énigme représenté par ce glyphe qui revient sans cesse, “Tr*mp.”

Tr. H.Saussy

02/4/17

Judith Gautier, Victor Segalen, translation and printing technology

While looking for something else (as it usually happens), I ran across these notes for a talk I gave a few years ago about Judith Gautier’s pioneering translations from the Chinese. I never had the time to write them out in full, but somebody may be interested to see the train of thought. A shout-out to Steve Yao for the invitation, and to C. Bush and T. Billings, who made the day memorable as fellow panelists.

“Not Illustration: The Book as Object from Baudelaire to Pound, Via the East”

Hamilton College, April 12, 2012

 

[everybody is paying attention to circulation of literature, as a form of “world literature”; history of reproduction techniques is also part of this; but gets less attention. It would be reductivist to overrate, but naïve to underrate, the importance of printing in making possible communication of literary ideas between China and Europe. Here I focus on a few examples of an early stage of that communication in which the reproductive technologies are (with or without the authors’ consent) thematized.]

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01/30/17

Tolérer, et non seulement

Les Saussy d’Amérique descendent d’une poignée de réfugiés. J’en suis fier. Et je reconnais que l’histoire est toujours plus compliquée qu’un dessin animé où les bons et les méchants sont faciles à reconnaître. Quelques réfugiés, parmi les millions de malheureux sur la planète, ont bénéficié d’un calcul, à la fois intéressé et généreux, de la part du gouvernement anglais du dix-huitième siècle qui leur a donné l’asile. John Locke a fourni les arguments de principe qui étayaient l’engagement diplomatique. Un livre récent de Teresa M. Bejan reconstitue la situation de fait autour de la Lettre sur la tolération de 1685 et en examine les conséquences pour nous. La séparation de l’église et de l’état fondait pour Locke la doctrine des droits de l’homme:

As Bejan notes, in the Letter Concerning Toleration (1685), Locke advocated a conceptual separation of church and state. The civil magistrate’s only duty, he asserted, was to “secure unto all the people in general, and to every one of his subjects in particular, the just possession of these things belonging to this life.” He concluded, “nobody therefore, in fine, neither single persons, nor Churches, nay, nor even commonwealths, have any just title to invade the civil rights and worldly goods of each other, upon pretence of religion.”… For Locke and other tolerationist authors, then, state persecution was not just a violation of individual rights, but also a decision to treat individuals in an inhumane, uncharitable, and harmful manner.

Le compte-rendu de Catherine Arnold vire sans prévenir de ce sommaire anodin vers le registre de l’accusation: “John Locke is the villain of Bejan’s story: She argues that Locke-inspired calls for disagreement based on mutual respect and affection restrict public debate by excluding those who do not embrace these values.” Un point, donc, où il subsiste un certain suspense qui ne sera résolu que par la lecture effective du livre. Mais à partir de ce qu’en dit Arnold, on peut prévoir quelques motifs derrière la mise en cause de Locke, “le méchant dans cette histoire.” Bejan préconise-t-elle une tolération sans limites, qui tolère aussi bien ceux avec qui nous avons un accord fondamental que ceux pour qui la tolération elle-même est une hérésie à détruire (problème à la fois logique et opérationnel)? Ou veut-elle partir de la proposition que l’interventionnisme est en soi un mal dont la motivation par “le sentiment d’humanité” serait à critiquer?

Depuis le jour où Bejan a renvoyé le bon à tirer, je soupçonne, la donne a quelque peu changé. Dans un monde où Obama ou Hilary seraient les décideurs, la constellation philosophique autour de l’humanitaire gravite autour du besoin de déterminer où, précisément, le mieux devient l’ennemi du bien. On aurait alors de bonnes raisons de discuter la question pour savoir si les bénéficiaires de notre politique d’inclusion sont suffisamment “divers” quant à nous pour que notre inclusion soit véritablement inclusive. Dans un monde où l’action diplomatique, militaire, et humanitaire américaine est décidée par une politique orientée sans ambages par la discrimination de race, de croyance, de nationalité et de revenu, la leçon de Locke est, hélas, de nouveau nécessaire.

01/28/17

Reminiscences of Famished Chickens on the Edge of a Machine

(by Zhao Yuanren/Yuen-ren Chao)

唧唧雞,雞唧唧。几鸡挤挤集矶脊。幾雞擠擠集磯脊。机极疾,鸡饥极,鸡冀己技击及鲫。機極疾,雞飢極,雞冀己技擊及鯽。机既济蓟畿,鸡计疾机激几鲫。機既濟薊畿,雞計疾機激幾鯽。机疾极,鲫极悸,急急挤集矶级际。機疾極,鯽極悸,急急擠集磯級際。继即鲫迹极寂寂,继即几鸡既饥,即唧唧。

01/26/17

La Recherche de la Vérité

Si l’on craignait, un temps, qu’il manquât à l’administration Tr*mp une politique de la vérité, ce vide est maintenant comblé. La vérité ne ressortit pas de l’examen des faits, de la confrontation des arguments, de l’accord rationnellement établi et sujet à révision. Elle est tout simplement ce qu’on réussit à extorquer d’une victime par la souffrance. Le consentement libre? Hypothèse inutile.

Pas besoin de dire que cette nouvelle ligne est digne de Goebbels.

On voit, par là, le lien profond qui unit les initiatives diverses de l’équipe Tr*mp en matière d’environnement, du commerce, des relations internationales, de l’éducation, de la communication, de politique intérieure, de violences sexuelles. C’est le projet de réduire les êtres humains (hormis quelques-uns) à la désespérance, et donc à la dépendance; de leur ôter la possibilité de résister à l’autorité; d’en faire de la chair à canons et de l’argile sous la main du tyran.

Cela fait également ressortir la parenté essentielle de certaines parties de l’ordre libéral-démocratique. La discussion ouverte, sans coercion, est ce qu’ont en commun l’universitaire et le citoyen lambda. Nous avons tous intérêt à maintenir l’espace de la contestation. C’est quand même mieux que les fers.

01/22/17

Maurice Blanchot Était à la Marche des Femmes

À un certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser. Le refus est absolu, catégorique. Il ne discute pas, ni ne fait entendre ses raisons. C’est en quoi il reste silencieux et solitaire, même lorsqu’il s’affirme, comme il le faut, au grand jour. Les hommes qui refusent et qui sont liés par la force du refus, savent qu’ils ne sont pas encore ensemble. Le temps de l’affirmation commune leur a précisément été enlevé. Ce qui leur reste, c’est l’irréductible refus, l’amitié de ce Non certain, inébranlable, rigoureux, qui les rend unis et solidaires.

Maurice Blanchot, “Le refus,” dans L’Amitié, pp. 130-131; merci à Michael Holland pour l’avoir cité dans un bel article, “Quand l’insoumission se déclare: Maurice Blanchot entre 1958 et 1968,” Communications 99 (2016).

01/21/17

Pas de pronostics. Examen de conscience et inventaire.

Je me suis décidé de m’en tenir aux langues étrangères pour tout commentaire sur les actualités américaines. D’abord parce que cela servira de filtre: les idiots qui ont choisi un minable dictateur à leur image, et qui s’évertuent à remplir de leurs déjections toute espace qui ne soit pas dédiée à l’admiration de leur idole, trouveront dans l’emploi d’une langue étrangère un blocus à leur (faible) curiosité. Ensuite parce que, par besoin de perspective, déjà je me parle à moi-même assez souvent dans une autre langue, retrouvant dans les réflexes et les associations verbales de ces langues une contre-partie à l’appauvrissement du discours anglophone et spécialement américain quand il s’agit de la chose publique. Et troisièmement parce que je veux témoigner, tant qu’il me reste des forces pour le faire, en faveur de l’idéal cosmopolite, de l’idée que l’on naît peut-être citoyen de tel ou tel pays, mais que sa véritable nationalité se trouve partout. “Nul n’est une île.” (J’allais oublier ma règle d’éviter l’anglais.) Par les temps qui courent, il faut rappeler de telles évidences.

Je suis, naturellement, très inquiet. Il a fallu quelques 70 ans pour que les fachos trouvent le code pour casser de l’intérieur le mécanisme démocratique (le vote, l’opinion publique, et tout ça). Il a fallu de gros moyens: du bourrage de crâne, l’invention de scandales et de crises non-existantes, le passage de lois permettant à quelques-uns d’être au-dessus des lois qui condamnent les autres, la manipulation savante d’une petite dissatisfaction pour en faire le levier d’un gros recalibration du pouvoir, et l’évacuation de l’espace public américain d’un discours si peu soit-il critique à l’égard du véritable pouvoir (le business). N’oublions pas, tant qu’on y est, les faiblesses constitutionnelles qui ont permis à un candidat qui a gagné moins de votes que l’autre de recevoir l’investiture. Et à la fin ça a marché.

Les enjeux, pourtant, sont grands. Je n’ai jamais pensé que les USA étaient justifiés dans tout ce qu’ils faisaient. Comme d’autres, j’ai manifesté, j’ai signé des pétitions, j’ai donné de l’argent pour exprimer mon opposition au génocide, à la guerre décidée au hasard, à l’usage des armes de destruction massive contre les populations, à la violence routinière des juntas et des caudillos chéris par Washington. Je n’ai pas applaudi les drones. J’ai toujours pensé que le droit international, au besoin la police internationale, étaient suffisants pour résoudre tant de différends que “l’unique superpuissance existante” préférait régler de façon unilatérale. À la place de Manning et de Snowden, je pense que j’aurais fait de même. J’ai donc protesté. J’ai été mauvais patriote. Il y allait de l’honneur de mon pays.

Toutes ces critiques (et j’en ai des centaines d’autres dans mon sac, mais je vous en fais grâce) sont en toutes dirigées sur une hypocrisie typiquement américaine: l’hypocrisie qui consiste à dire que nous soutenons le droit international, mais que nous n’y sommes pas soumis. Erreur. Mais l’erreur symétrique, qui consisterait à nier en principe le droit international, est pour moi l’horreur sans fond.

C’est ce qu’on voit se profiler derrière toutes les mesures préconisées par le nouvelles administration. On fera fi des lois existantes– de toute façon on trouvera un candidat à la Cour Suprême qui entérinera les entorses. Des traités internationaux, on s’en fout. Les alliances, pfft! L’honneur, c’est un truc verbal pour faire gagner du temps à un menteur obstiné.

Dans ce moment de crise, ceux qui vivent sous les structures créées à la fin de la deuxième guerre mondiale pour permettre d’éviter une nouvelle guerre vont devoir les refaire, peut-être sans les États-Unis. Ce ne sera pas facile. Mais imaginons-nous que l’OTAN n’existe plus. Que l’Union Européenne s’écroule. Que les Nations Unies soient rebattues comme un jeu de cartes. Que le commerce international faiblisse. Que la diplomatie tire sa révérence. Que tout se décide à coups de missiles et de tanks. Sans parler de l’effondrement de la calotte polaire. Tout le monde, même les heureux habitants (heureux par définition) de la Corée du Nord, bénéficie de ces institutions menacées, et de quelques institutions encore à naître, qui ont pour mission de préserver la paix du monde et d’enrayer les menées violentes de quelques-uns. L’abolition de ces institutions-là valait-elle vraiment la préservation d’avantages fiscaux dont bénéficient une ou deux centaines de milliers de personnes (ce qui était, j’en suis persuadé, la véritable raison de l’écartement d’un gauchiste de la primaire du parti démocrate et de l’élévation à la présidence d’un fraudeur narcissique)?

Certains qui aiment prendre le ton de la diseuse de bonne aventure proclament “le siècle américain” fini. À moi qui ne croyais déjà pas au siècle américain, ça ne me fait ni chaud ni froid. J’aimerais que le siècle des nationalismes fût clos. Nos problèmes dépassent le cadre de la nation, et la nation ne nous aidera pas à les résoudre, alors pourquoi rester dans ce cadre désuet? Eh bien, parce que ça donne un sentiment de certitude, ça évite de se poser trop de questions.

Posons-les.

11/19/16

The Antidote

In Washington DC with my three small boys. Breakfast dispatched, and it’s off to Air & Space! Where else, you may ask. It was a sunny, mild day on the National Mall, a barker sold my six-year-old a baseball cap, and soon we were looking at rockets, spy planes, biplanes, jets and telescopes.

And any visit to a big science museum requires an Imax. The thing on offer was “Journey to Space.” The little guys were restless and the 3-D glasses kept falling off. I couldn’t tell you how long it lasted: it was like a trance. Long perspectives on mountains, coastlines, lit-up cities at night, from an aerial and then from a space perspective. Teams of engineers working together on making things go: folks who understand the concepts of truth, consistency, operability and experiment. Teams of astronauts floating around in space, running experiments, exercising, having a laugh. Handshakes and hugs between members of different national astronaut teams: in space, it doesn’t matter what country you’re from, human company is rare and precious. The weightlessness of the bodies and the omnidirectionality of the corridors inside the ISS (up and down are matters of convention) matched the mannerisms of the men and women sharing the craft: cheerful, competent, tolerant, non-hierarchical, task-focused people.

I’m one of those Americans whose belief in this country is aspirational: my patriotism connects with a set of ideals and not with “my country right or wrong.” Knowing how massively we have failed, over time, to honor high-sounding commitments, I can’t imagine living in a self-congratulatory narrative about “the greatest country on earth” that depends on obliterating memories of slavery, murder, genocide, fraud, and theft. Even the space program, I know, was cooked up out of military objectives and public relations. We need to know ugly history. The uglier, the better for our morals. But watching crews of science-minded people creating amazing adventures for our whole species, with indifference to the race, gender or income of the scientific talent brought to bear, allowed me to forget for a few minutes of blissful relief the ignorance, resentment, bigotry and sheer non-fact-based screaming that seem to have overtaken “the American way.”

A few hours later, it comes to me that a Miltonic Satan would look on that pragmatic, inquisitive, open-minded, multinational group in zero-gravity not with admiration but with envious resentment, and find satisfaction in the explosions that killed fourteen members of that “élite.”

11/17/16

Credunt quia absurdum

A sensible analysis of the disposing conditions to a certain voting pathology. Lofton gets to the point without invoking trailer parks, missing teeth or deer carcasses.

http://blogs.ssrc.org/tif/2016/11/07/trumping-reality/

 

 

11/17/16

Diagnostic

Do you think that wife-beating, gay-baiting and race-raging are what make a Real Man Real?

Or do you find that a Real Man, by definition, despises and combats such activities?

If you answered yes to the first question, you must be a Trump supporter.

If you answered no to the first question and yes to the second one, congratulations, you are a normal person.

Hold onto that insight.